Découverte du Miel | Piero di Cosimo, La Découverte du miel, 80 × 128 cm, 1505
Le triomphe de Pan | Nicolas Poussin, Le triomphe de Pan, 134 ×145 cm, 1635, Londres, National Gallery
Phalus de Titan | Amorphophallus titanum, 300 cm, 1906
La Ronde | Vincent Chevillon, La Ronde, 21 × 15 cm, 2014
Essaim | Meret Oppenheim, La selle d'abeille, 23 × 17,5 cm, 1954
Tour 1900 | Anonyme, Sans titre, 1900
Cabane de chasseur | Vincent Chevillon, Lisières 2.1, 2013
Apiculteurs | Bruegel l'ancien, 30,9 × 20,3 cm, 1568, bréda

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »
— Le Gai Savoir, Livre troisième, 125.

« Quant à la mort des étres de cette sorte, voici ce que j’ai entendu dire à un homme qui n’était ni un sot ni un hableur. Le rhéteur Emilien, dont certains d’entre vous ont suivi les leçons, avait pour père Epilherses, mon compatriote et mon professeur de lettres. Il me raconta qu’un jour, se rendant en ltalie par mer, il s’était embarqué sur un navire qui emmenait des marchandises et de nombreux passagers. Le soir, comme on se trouvait déjà près des îles Echinades, le vent soudain tomba et le navire fut porté par les flots dans les parages de Pazos. La plupart des gens à bord étaient éveillés et beaucoup continuaient à boire après le repas. Soudain, une voix: se fit entendre qui, de l’île de Pazos, appelait en criant Thamous. On s‘étonna. Ce Thamous était un pilote égyptien et peu de passagers le connaissaient par son nom. Il s’entendit nommer ainsi deux fois sans rien dire, puis, la troisième fois, il répondit à celui qui l’appelait, et celui-ci, alors, enflant la voie, lui dit : « Quand tu seras à la hauteur de Palodes, annonce que le grand Pan est mort. » « En entendant cela, continuait Epilherses, tous furent glacés d’effroi. Comme ils se consultaient entre eux: pour savoir s’il valait mieux obéir à cet ordre ou ne pas en tenir compte et le négliger. Thamous décida que, si le vent soufflait, il passerait le long du rivage sans rien dire, mais que, s’il n’y avait pas de vent et si le calme régnait à l’endroit indiqué, il répéterait ce qu’il avait entendu. Or, lorsqu’on arriva à Ia hauteur de Palodes, il n’y avait pas un souffle d’air, pas une vague. Alors Thamous, placé à la poupe et tourné vers la terre, dit, suivant les paroles entendues : « Le grand Pan est mort. » A peine avait-il fini qu’un grand sanglot s’éleva, poussé non par une, mais par beaucoup de personnes, et mêlé de cris de surprise. » « Comme cette scène avait eu un grand nombre de témoins, le bruit s’en répandit bientôt à Rome, et Thamous fut mandé par Tibêre César. Tibère ajouta foi à son récit, au point de s’informer et de faire des recherches au sujet de ce Pan. Les philologues de son entourage, qui étaient nombreux, portèrent leurs conjectures sur le fils d’Hermès et de Pénétope. » Et Philippe vit son récit confirmé par plusieurs des assistants, qui l’avaient entendu raconter à Emilien dans sa vieillesse. » PLUTARQUE, La disparition des oracles, 17 (traduction Flacelière).

Et in arcadia ego | Nicolas Poussin, Et in arcadia ego, 85 × 121 cm, 1640, Louvre
Haut-parleurs | Vincent Chevillon, Haut-parleurs, 15 × 16 cm, 2014, porte drapeau
Le prince | Vincent Chevillon, Le prince, 28 × 45 cm, 09.07.2014, khiasma
Lex Exlex | Claude Paradin, Devises héroïques et emblêmes, 1573

Les larmes de Byblis
Savez que Pan est mort? Celui qui me l’a dit c’est ce gros poisson fou qui fait tant de bruit tous les soirs en remontant le ruisseau. Il dort là-bas sous le cresson. Il m’a dit : » On a entendu un cri comme si on égorgeait un cochon. »
Le ciel s’est penché, les nuages, ont glissé sur l’azur. Ils étaient entassés au fond de la mer comme une montagne d’ombre. Il m’a dit : » Moi, je m’amusais avec les vagues et tout d’un coup j’ai vu! Il était mort. »
Il s’en allait vers le large avec une pastèque pourrie et un vieux cordage.
Les dieux s’en vont et Zeus a passé près de moi. C’était pendant le calme de la mi-nuit. le vent portait déjà des feuilles mortes. Des vols de feuilles mortes traversaient la nuit en effaçant les étoiles. Zeus est venu. Il marchait dans le chemin comme un homme, mais il parlait comme les eaux. Il m’a dit : » Petite, je vais garder les boeufs chez les montagnards.
« Sauterelle, où vas tu? _Sur l’autre rive versant du bois. _Mante verte, où vas-tu? _Sur l’autre versant du bois. _Pourquoi quittez vous la clairière si fraîche? Vous le savez pourtant où vous allez, là-bas, les feuilles à poison et l'humide chaleur de l’herbe vous tueront. _Ecoute, source, tu ne sais pas, toi, tu es là attachée à ton rocher comme un paquet de cheveux blancs. On va te dire. Ecoute : il ne faut plus aller dans la clairière aux sapins. Au milieu des hautes herbes, les Erynnies se sont cachées. Elles sont là et elles guettent les dieux.
Ce matin, elles ont étouffé Vénus, et elles ont dansé sur elle avec leur large pied de fer, et le sang a ruisselé d’elle comme le vin d’outre foulée. Maintenant, c’est une harpie qui règle les jeux de l’amour.
« Ah! source, approche-toi, je n’en peux plus. Un peu de toi sur ma langue. _Pigeon, pauvre pigeon! _Vite à boire! si tu savais! là-bas à la corne du bois d’olivier il y a trois sangliers qui creusent la tombe d’Apollon! »
Midi. Vent mort. Du haut du ciel tombe une fleur que je ne connais pas. Qui est-tu fleur? « Artemise, je suis une paysanne. le vent m’a prise et je volais, là-haut. _Fleur. j’ai connu quelqu’un qui s’appelait comme toi. C’était une femelle de dieux. Je l’ai bien connue, elle venait et je lui léchais les pieds. Elle attendait la nuit. Quand les deux cornes de la lune dépassaient la colline, elle entrait en moi comme un couteau.
Une dryade perdue frappe à l’écorce du chêne. Elle a peur. Un crapaud la guette. Un roi des crapauds. Un crapaud riche avec des diamants pleins le dos. Il saute, elle s’envole; il saute, elle s’envole. Toc, toc, elle toque à l’écorce du vieux saule. C’est la maison du satyre. Il ouvre. Il rit, il a des poils ardents et tout en cuisse et tout en… elle hésite, mais le crapaud! Elle entre.
Un troupeau de faunes traverse la colline en bêlant comme des chèvres.
A l’aube, la Dryade sort du saule. Debout dans l’herbe, elle se lisse les hanches et penche sa tête pour respirer l’odeur de ses reins, de sa peau; ça sent le bouc. Sa main ronde comme un bouclier bouche le bas de son ventre.
Derrière les collines un orage charrie des pierres pour lapider les buissons de roses.
L’amour du satyre est décevant. Au fond ce n’est qu’un bouc. Autrement dit… La dryade est venue vers moi, la source. Elle s’est accroupie sur moi. Elle prenait ma fraîcheur dans ses mains; elle a apaisé son corps. Alors le crapaud s’est levé et il s’est avancé en clopinant. Il s’est mis sur son trente et un. Tous les diamants de son dos ruissellent du pus luisant. Par fantaisie, il a pris son parapluie en feuilles de bardane. Et la Dryade a recommencé à courir, de-ci de-la, quêtant un abri chez les arbres.
Un nuage me pénètre de son ombre. C’est bon, l’Amour!
« Belette, pourquoi hausses tu tes pattes quand je te touche. Je ne brûle pas. Belette. _non source, tu me mouilles. Avec la terre, ça fait de la bou. Je préfère les épines, ça afit du snag, ça blesse, ça ne salit pas.
« Voilà l’hiver. Le gel et le silence, enlacés, parcourent le bois. Le trou d’eau, où se mirait la vie des feuilles et le ciel, est pareil à un oeil crevé.
D’où m’est arrivé? Elle a sifflé et s’est plantée à côté de moi.
C’est bien l’hiver, les hommes ont faim. Elle était faite d’un jeune brin d’osier, cette flèche, et voilà le printemps est venu par les plaines et les montagnettes : dans l’entaille qui épousait la corde de l’arc un petit bourgeon vert se gonfle.
Et voilà le petit Centaure? Depuis deux jours je l’entendais courir sous bois cassant des branches comme un vent. Il vient de passer Il jouait une marche allègre sur un syrinx de canne. Et il pétaradait l’insolent. Il ne va pas trder, lui aussi, à aller le soir à la lisière du bois, fou, le cou tendu, hennir joyeusement vers les filles des hommes. « Byblis, source! _Qui m’appelle? _Moi la pie. Je suis sur la branche de ce pin, j’ai un bonjour à te donner. C’est de Zeus. Tu te souviens de lui? Eh bien, il est là-haut dans la montagne. Un endroit où il pleut tous les jours. Il s’est loué chez les paysans mais il est juste bon à mener paître les buffles. Son aigle s’est cassé la patte. L’autre jour il a voulu embrasser une fermière. Il est toujours le même. Il a reçu une belle gifle. » J’ai revu le jeune Centaure. Il est venu se laver à l’étang. Il avait la poitrine tout égratignée et le dessous du ventre plein de sang. Il est allé au village voler une femme. Elle a hurlé tout la nuit. Et elle est morte le matin sous l’amour énorme.
« Laie, cesse de me piétiner, et dis moi, j’entend une chanson nouvelle, une voix d’arbre qu’est-ce que c’est? _Source, l’été dernier avec mes deux mâles nous avons enterré Apollon sous les funèbres oliviers. Et voilà que de la fosse un grand arbre s’est levé. C’est le cyprès. c’est lui qui chante. »
Ni le corbeau, depuis longtemps, ni la pie, et ni le merle, ne m’ont parlé de Zeus. la dernière fois ils m’ont dit (il y a quatre hivers de cela): » Source, tu ne le reconnaîtrais plus, il est sale. Il boit de l’eau-de-vie de cerise. Un soir, au fond de l’écurie où il couche, il s’est taillé la barbe avec les ciseaux pour tondre les mulets. Il aime d’amour une grosse pastoure aux fesses de jument, elle le floue devant lui avec un idiot à goitre. Alors il fait de la musique aux paysans avec un accordéon qu’il étire douloureusement entre ses bras. » Un long javelot est venu et il a cloué le petit Centaure contre un platane. Il a piaffé, et il a rué, et il hurlé. C’est si difficile de faire entendre raison à un javelot tout en fer. Maintenant, il y a un gros paquets de mouches dans les yeux et dans la bouche de Centaure.
Et la Dryade est morte aussi, puisqu’elle est là, étendue dans l’herbe sous les caresses du crapaud. Les hommes entrent sans dans le bois sacré. Ils ont apporté à deux pour la laver la statue du nouveau dieu. Il est cloué sur une croix comme un voleur, et s’il est nu, c’est pour qu’on voit son coeur comme un fruit rouge. Je suis la dernière. je me souviens! Les autres dieux! Je suis la païenne, mais parce que je suis faible et goutte à goutte je pleure comme eux, les hommes m’ont laissé vivre.

Tête double pape-diable, | Tête double pape-diable, 1543
Mooo | Vincent Chevillon, Mooo, 11.2014, Kunsthalle mulhouse
La Minotauromachie (Minotauromachy) | Picasso, La Minotauromachie, 49,6 × 69,6 cm, 23.03.1935
S13 (Morning Star) | Vincent Chevillon, S13, 2009
« Et cela à l’infini » | Robert Fludd, The primordial darkness of the universe at the moment before creation, 20×20, 1617
The Polygon | U.R.S.S, The Polygon, 1948
Falaise | Vincent Chevillon
Rapt de Proserpine | Christiaen van Couwenbergh, Rapt de la négresse, 1632

…Entendus d’accord alliés contre elles, tous ont joui d’elles… C’est en elles, à l’écart, qu’ils se sont sentis enfin des hommes!… C’est par elles que leur forces s’est réparée… C’est par la possession de plus faible et de plus malheureux qu’ils ont comblé leur servitude… Ils ont annulé leurs maitres en maîtrisant pour leur propre compte la femme même de leur race… Femelles affermées, ventres en métayage mères trembleuses et résignées aux yeux clos… Statues d’absence dont tout le monde a pu disposer… Femmes tombées qui ne sont à personne et dans lesquelles le passant se vide… « les hommes ne sont bons qu’à vous cracher dans le cul » disent les femmes du marché aux poissons… Femmes pas même communes ou mises en commun, qui n’ont jamais reçu compensation ou récompense, salaire ou consolation… Femmes pas même payées – comme les prostituées le sont – mais les putains elles ont leurs maquereaux pour les protéger ! – …Femmes sifflées, recevant l’homme et sa caresse comme un chien un coup de pied dans le ventre… Femmes encore plus victimes encore plus pillées parce que plus riche tendres et sans défense… Femmes ruisselantes dont le sucre la sueur le sang et le sel des larmes collent aux doigts quand on les touche… Oui, se dit Barthélémy Kébren, c’est jusque dans leur semence que ces nègres ont été livrés à l’ennemi… Le maître régnait jusque dans le ventre de leurs mères… Le sang mieux que la chaîne… Vous êtes mon fils maintenant!

Nkishi | Population songye (République démocratique du Congo), Nkishi, 18,5 × 6 × 6 cm, 1900
ex voto | Anonyme, Ex voto brésiliens, bois, 10-40 cm, 1900
Chenille, chrysalide et imago | Collection particulière, Boîte à papillons, 20 × 40 cm, 2015
Bacchante n°1 | Les bacchantes,
Vincent Chevillon,
Carte postale, Coleoptère, aiguille, ​boîte entomologique, verre,
25 × 20 cm,
2016
Hauts parleurs | Vincent Chevillon, HAuts parleurs, 2015
Masque blanc | Vincent Chevillon, Masque blanc (Scrimshaws), 21 × 29,7 cm, 2015

« Il y avait un bois sacré, qui, depuis un âge très reculé, n’avait jamais été profané. Il entourait de ses rameaux entrelacés un air ténébreux et des ombres glacées, impénétrables au soleil. Il n’est point occupé par les Pans, habitants des campagnes, les Sylvains maîtres des forêts ou les Nymphes, mais par des sanctuaires de dieux aux rites barbares ; des autels sont dressés sur des tertres sinistres et tous les arbres sont purifiés par le sang humain. S’il faut en croire l’antiquité admiratrice des êtres célestes, les oiseaux craignent de se percher sur les branches de ce bois et les bêtes sauvages de coucher dans les repaires ; le vent ne s’abat pas sur les futaies, ni la foudre qui jaillit des sombres nuages. Ces arbres qui ne présentent leur feuillage à aucune brise inspirent une horreur toute particulière. Une eau abondante tombe des noires fontaines ; les mornes statues de dieux sont sans art et se dressent, informes, sur des troncs coupés. La moisissure même et la pâleur qui apparaît sur les arbres pourris frappent de stupeur ; ce que l’on craint ainsi, ce ne sont pas les divinités dont une tradition sacrée a vulgarisé les traits ; tant ajoute aux terreurs de ne pas connaître les dieux qu’on doit redouter ! […] Les peuples n’en approchent pas pour rendre leur culte sur place, ils l’ont cédé aux dieux. » Texte établi et traduit par A. Bourgery, Paris, Les Belles Lettres, Livre III, CUF, 1967

Scrimshaw | Anonyme
Scrimshaw,
10 × 4 × 4 cm
Time lapses us ... | Vincent Chevillon
Time lapses us ... 
Ensemble photographique.
308 *72 cm

P191 […] je m’étends dans mon lit, sur le côté gauche, les genous repliés, je ferme les yeux, je respire lentement, j’éloigne de moi mes projets. mais le pouvoir de ma volonté s’arrête là. Comme les fidèles dans les mystères dionysiaques, invoquent le dieu en mimant les scènes de la vie, j’appelle la visitation du sommeil en imitant le souffle du dormeur et sa posture. Le dieu est là quand les fidèles ne se distinguent plus du rôle qu’ils jouent, quand leur corps et leur conscience (…) sont entièrement fondus dans le mythe. Il y a un moment où le sommeil « vient », il se pose sur cette imitation de lui-même que je lui proposais, je réussis à devenir ce que feignais d’être : cette masse sans regard et presque sans pensées, clouée en un point de l’espace, et qui n’est plus au monde que par la vigilance anonyme des sens. Sans doute ce dernier lien rend possible le réveil : par ces portes entrouvertes les choses rentreront ou le dormeur reviendra au monde. […] P.245 […] Les rapports du sentant et du sensible sont comparables à ceux du dormeur et de son sommeil : le sommeil vient quand une certaine attitude volontaire reçoit soudain du dehors la confirmation qu’elle attendait. je respairais lentement et profondément pour appeler le sommeil et soudain on dirait que ma bouche communique avec quelque immense poumon extérieur qui appelle et refoule mon souffle, un certain rythme respiratoire, tout à l’heure voulu par moi, devient mon être même, et le sommeil, visé tout à l’heure […] se fait soudain situation. De la même manière je prête l’oreille ou je regarde dans l’attente d’une sensation, et soudain le sensible prend mon regard ou mon oreille, je livre une partie de mon corps, ou même mon corps tout entier, à cette manière de vibrer et de remplir l’espace qu’est le bleu ou le rouge. […]

Le sommeil de Jacob | José de Ribera, Le sommeil de Jacob, 179 × 233 cm, 1639, Prado

Le chaos-monde n’est désordre qu’à la supposition d’un ordre que la poétique n’entend pas révéler à toute force (la poétique n’est pas une science) mais dont elle a pour ambition de préserver l’élan. L’esthétique de l’univers supposait des normes préétablis, dont l’esthétique du chaos-monde est l’illustration et la réfutation brûlantes. La norme n’est pas évacuée du chaos, mais n’y constitue pas une fin, ni ne régit là une méthode.
Le chaos-monde n’est ni fusion ni confusion : il ne reconnaît pas l’amalgame uniformisé – l’intégration vorace – ni le néant brouillon. Le chaos n’est pas « chaotique. »
Mais son ordre ne suppose pas des hiérarchies des précellence – des langues élues ni des peuples-princes. Le chaos-monde n’est pas un mécanisme, avec des clés.

Le concept d’ubris, qui oppose la démesure insensée à l’ordre gouverné par la raison, se lie à Dionysos, à ses avatars et à ses entreprises — et, de façon plus générale, aux « mystères ». Cette figure divine est mobile, difficilement saisissable, et masque des visages multiples qui se cachent l’un l’autre. L’incertitude et le non-lieu caractérisent au premier abord ce dieu : il est né d’une mère mortelle, il a une double naissance, humaine et divine, il se plaît au jeu de l’étranger (à être le « dieu-qui-vient »), il n’a pas de domaine aux limites précises, pas d’emplacement fixe, et ses fidèles l’honorent là où leur groupe s’arrête, il choisit l’errance ; mais il n’en est pas moins un dieu de l’intérieur, il a sa place à côté des titulaires de temples et dans les fêtes anciennes de la Cité, notamment celles des phratries, celle du vin nouveau et des morts. C’est de sa puissance. de sa dynamis qu’il tient sa capacité de multiplier ses formes et de passer les frontières, dont celle qui sépare le monde des vivants au monde des morts. Il efface les coupures et brouille es classements, jette des ponts et fait communiquer ce que l’ordre doit nécessairement séparer pour être et se maintenir. Dionysos abat les barrières dressées entre le divin, le sauvage et le social. Ses fidèles tentent d’échapper à la condition humaine par une véritable régression, une fuite dans la bestialité ; ils s’ensauvagent, se comportent comme les grands carnassiers ; ils pratiquent le vagabondage dans l’espace non domestiqué et se repaissent alors de viandes crues. Leur dieu aime manger cru, frénétiquement, en donnant à cette violence — qui contredit le sacrifice civilisateur — une allure dramatique : elle est le terme d’une chasse éperdue qui débouche sur le déchiquetage de a bête à mains nues et l’engloutissement des chairs encore chaudes. L’ordre des hommes, de la Cité, est transgressé, subverti par cette dévoration; mais l’extrême sauvagerie que Dionysos entraîne avec lui « conduit du même coup à effacer toute distance entre divin et humain». « L’âge d’or côtoie sans cesse l’état bestial ; et Dionysos passe sans transition d’un monde paradisiaque aux folies de la chasse sauvage”. » Si un ordre est nié, l’actuel, c’est à l’avantage de celui, mythique, qui était au commencement, où rien ne séparait ni ne limitait et d’où toute rareté était exclue. Après la violence rituelle, la sexualité, menaçante lorsque rien ne la réfrène et qu’elle dispose d’une liberté dévoreuse. Dionysos est l’ « homme-femme » selon la qualification d’Eschyle. En lui les deux sexes ne peuvent se séparer et toutes ses manifestations mettent en cause l’élément féminin — sa compagnie est d’ailleurs celle de femmes arrachées à leur univers domestique. ll a vocation pour l’inceste, en conférant à l’union par mélange des générations, rituellement célébrée dans les cultes à mystères, un effet bénéfique. ll est l’ « amant de la reine », à Athènes, au moment culminant de la fête des fleurs, et, par cet acte, c’est la Cité, en la personne de toutes les femmes, qu’il épouse. Le dieu redoutable impose une fois l’an à cette cité dont toutes les normes sont masculines une union qui la fait femme ; pendant trois jours, il est le maître ; « il est plus fort que l’ordre olympien, et il remporte cette victoire à la tête d’une armée infernale qui attaque d’en bas ». La transgression sexuelle ritualisée, réitérant l’union toujours néfaste des dieux et des mortelles, figure le plus grave de tous les dangers : celui qui atteint la collectivité en ses assises domestiques, les fissurant et ouvrant passage aux puissances destructrices. Dionysos est associé au phallus, à une puissance d’engendrement qui lui permet de renaître éternellement de lui-même. A l’occasion de ses fêtes, il y a des phallophories, comme à Délos où un gigantesque phallus de bois doit être charrié ; bien davantage qu’un symbole masculin, celui-ci est l’affirmation d’un vouloir-vivre capable de briser tous les obstacles et de triompher de la mort — ce que Nietzsche estimait être la réalité fondamentale de l’instinct hellénique. Cette poussée vitale se révèle génératrice de brouillage dans les classements sociaux et de ruptures, créatrice de liaisons ou de communications interdites, propagatrice de mouvement et d’un désordre qui porte en lui la fécondité absolue. Dionysos fait parcourir le chemin à l’envers : les femmes qu’il entraîne rompent le mariage, ce passage qui les a conduites « de la sauvagerie à la civilisation ». Elles abandonnent l’espace civilisé, le foyer, et rejoignent les « lieux sauvages » afin de s’y livrer au libre mélange, elles renoncent à la tutelle d’Héra, la déesse matrimoniale, elles rejettent leur statut ‘épouses. Ces bacchantes ont fort mauvaise réputation, elles sont assimilées à des courtisanes qui « vont servir dans les déserts le bon plaisir des mâles» ; elles sont considérées comme des débauchées qui cachent leur débauche sous le couvert de « prétendus mystères », célébrations où l’orgie (« sur la montagne ») et la possession mystique se confondent. Dionysos est le maître tout-puissant des esprits, il s’empare des fidèles et leur impose la mania, cette démence à laquelle aucune force ne saurait résister ; par lui, une religion de polarisation orgiastique est confrontée aux religions fondatrices de l’ordre. Le rituel dionysiaque repose sur la croyance que toutes les manifestations de la vie se réduisent à un principe dont le dieu est la personnification ; lorsque celui-ci surgit en chacun des adeptes, au moment de la transe, il se produit une véritable appropriation du jaillissement vital, de cette exubérance toute soumission à un ordre. L’interprétation d’esprit psychanalytique fait du culte dionysiaque un moyen d’abaisser la frontière entre sol et l’autre, de vaincre l’altérité, de parvenir à une fusion communielle dans la participation collective au flux vital. Ceux que le dieu emplit de sa présence constituent d’ailleurs un groupe informel, le thiase, où se mêlent femmes et hommes, esclaves et citoyens : une communauté sans bomes et sans coupures exclusives. Dans la même perspective, le dionysisme a paraît comme offrant aux fidèles la possibilité « de vivre pleinement l’ambivalence du désir », de vider la mort de son sens redoutable, de dresser l’écran de la folie provoquée et rituelle face à la menace de la folie subie. En suivant Dionysos, il est possible de dresser l’inventaire des transgressions auxquelles la pensée grecque a ouvert le monde qu’elle organisait, de lever la carte des lieux de désordre auxquels elle devait faire lace au sein d’un cosmos ordonné selon sa raison. Le dieu excessif, mobile et maître de tous les égarements, générateur aussi de toutes les inquiétudes, brouille les formes par lesquelles l’ordre social est défini, bouleverse les valeurs fondatrices, nourrit l’exigence de dépassement individuel et de salut, autant que la protestation d’où naissent les forces de rupture et de subversion de la Cité. Pour ces raisons, et parce qu’il semble contredire la rationalité qui gouverne le monde grec, Dionysos apparaît comme l’étranger, « l’autre installé dans la polis ». En celle-ci, il a et il n’a pas sa place. Euripide a donné de cette contradiction une illustration dans Les Bacchantes : le retour de Dionysos à Thèbes y engendre le désordre et la conduit à l’éclatement ; mais le dieu montre dans le même temps qu’une cité entièrement gouvernable, toute tenue en son ordre, est en fait déjà morte. ll faut que le mouvement, porteur de vie et de renouvellement, mais aussi de mises en question et d’épreuves incessantes, trouve son cheminement. Ordre et mouvement doivent être ensemble, équilibres et processus loin de l’équilibre doivent coexister, comme la raison et ce qui la contredit jusqu’à l’apparence de la folie. On a dit de Dionysos qu’il lie deux systèmes de représentations du monde, deux logiques (à commencer par la masculine et la féminine), deux aspects indissociables — l’ordre de la rationalité et le désordre qui déborde celle-ci et la ravive. On a dit que Dionysos « est le lieu de toutes les contradictions majeures que la raison humaine est impuissante à assumer » ; parce qu’il provoque l’irruption de l’irrationnel et du sacré au centre de la Cité, « il est le paroxysme même de la tension tragique ». Si le dieu est l’ « emblème de la subversion dans l‘hellénisme », il en est tout autant la présence ineffaçable. il est le conquérant qui a droit au triomphe, son culte occupe une large place dans le calendrier religieux, mais sous la forme d’un système rituel ouvert aux possibles que la religion ordonnée ignore ou censure“.

[…] Les sociétés de la modernité n’ont pas effacé ces recours, mais elles en ont changé les formes. Les irréductibles, par condition ou par choix et conviction, y sont estimés agents néfastes ou ennemis de l’intérieur, comme l’étaient les sorciers du passé ou d’ailleurs. Si une cris grave survient, convertible en une sorte de cris sorcière, ils sont publiquement désignés, sacrifié afin que la collectivités retrouve une cohésion, et le pouvoir un crédit. le racisme fournit une idéologie, une symbolique, une charge émotionnelle à cette exclusion sacrificielle. Seules les sociétés totalitaires ont fait de celle-ci une des composantes de leur mode de gouvernement, l’élément moteur d’un système imposant la soumission générale et totale. Leur ordre est sacrilasé à l’extrême ; leurs ratés et leurs échecs sont présentés comme l’oeuvre de criminels du dedans et de complices du dehors ; l’inquisition politique y remplace la religieuse de jadis. L’idéologie totalitaire retrouve les métaphores par lesquelles certains théoriciens du Moyen Âge justifiaient l’absolutisme : le corps dissident doit être séparé ou détruit pour le corps collectif soit préservé de la contamination. Les périodes de transition, parce qu’elles sont celles des grands bouleversements et des incertitudes, sont les plus propices à la floraison des interprétations simplifiantes. Les hommes admettent mal que l’histoire leur impose ses ruses, leur échappe et les engage dans un futur dont le sens leur reste caché. chaque société, selon sa culture propre et l’esprit de son temps, peut alors faire surgir une réponse sommaire qui finit par bénéficier d’un crédit, d’une crédibilité, et par s’imposer, car elle engendre les apparences d’une explication et d’un remède; elle est acceptée de quelque sorte par défaut. Lorsqu’un tournant est en Europe avec le progressif achèvement du Moyen Âge , avec le lent effacement d’une conception totalement théologique du monde, avec la transformation de la société, des mentalités et de la culture, désordres et maux paraissent survenir en tous lieux. Et il en existe effectivement. Le langage du pouvoir ecclésial, dans sa formulation la plus répressive, nomme alors le mal: « l’hérésie de sorcellerie et de magie diabolique » ; il en désigne ainsi les agents. les traités des inquisiteurs donnent de ce temps une description catastrophique : la nature est la proie des calamités, ses bienfaits se convertissent en méfaits sous l’action des intentions mauvaises ; les rapports entre les personnes, fondés sur la solidarité hiérarchisée des fonctions, s’ouvrent aux influences néfastes en se modifiant ; la grande famille gardienne de la coutume est pervertie : la femme n’y est plus tenue à sa place, les hommes s’abandonnent à la fornication, les enfants monstres apparaissent, les fêtes se dégradent en orgies ; et la mort elle-même se répand de façon désordonnée, comme une violence injuste et folle. Tout contribue à rendre manifeste l’oeuvre néfaste ; ce désordre du monde est maléfique, diabolique. Il faut des sorciers (des sorcières surtout) pour que le mal soit localisé et empêché de courir ; il faut que ces diaboliques soient exécutés et ravagés par le feu pour que le mal disparaisse avec eux, pour qu’il y ait sacrifice de réparation à l ‘égard de Dieu, et de purification à l’égard de la collectivité. La remise en état du monde entropie issu du travail sorcier révèle un choix: celui d’une société close et stable, et non d’une société ouverte au mouvement, à l’innatendu, capable de répondre vraiment au défi du désordre. En ce sens, l’exemple médiéval n’est pas sans descendance : d’autre tournants historiques, y compris l’actuel ont fait ou font surgir les simplificateurs, donneurs de sens et de confiance par effet persuasif et dramatisation, et pourvoyeurs de coupables. […] Georges Balandier, Le désordre, éloge du mouvement. 1988. Ed Fayard

L'étoile du matin

Legba

Protée

Dionysos

Patronyme: (Anthropologie) Nom de famille hérité du père

"Ce qui a été et ce qui est à venir ne sont pas ailleurs; ce ne sont pas des dimensions autonomes indépendantes du présents au sein duquel nous demeurons. ce sont au contraire les profondeurs mêmes de ce lieux vivant- la profondeur cachée de ses distances et la profondeur dissimulée sur laquelle nous nous tenons." David Abram

Ce qui a été et ce qui est à venir ne sont pas ailleurs; ce ne sont pas des dimensions autonomes indépendantes du présent au sein duquel nous demeurons. ce sont au contraire les profondeurs mêmes de ce lieu vivant - la profondeur cachée de ces distances et la profondeur dissimulée sur laquelle nous nous tenons. David Abram

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